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Inceste et reconstruction : comment gérer l'amour que l'on ressent pour son agresseur




L’inceste est l’un des traumatismes les plus complexes et douloureux que l’on puisse vivre. Ses répercussions psychologiques, émotionnelles et relationnelles sont profondes et peuvent affecter une personne tout au long de sa vie. Au-delà de la souffrance associée à l’abus lui-même, un des défis majeurs pour les survivants est la confusion émotionnelle qui peut se manifester, notamment sous la forme d’un amour ambivalent pour l’agresseur. Cette dimension rend la reconstruction d'autant plus difficile, mais pas impossible.

Dans cet article, nous explorerons pourquoi et comment une victime d’inceste peut ressentir de l’amour pour son agresseur, ainsi que les pistes psychothérapeutiques qui peuvent aider à surmonter cette ambivalence et amorcer un processus de guérison.


1. Comprendre l'ambivalence émotionnelle : un phénomène courant dans les abus familiaux


L’inceste, par définition, implique un abus de la part d’une personne proche — souvent un membre de la famille avec qui la victime entretient un lien affectif. Cet abus bouleverse l’ordre naturel de la relation, créant une confusion extrême. Le cerveau humain est prédisposé à créer des attachements sécurisants, en particulier avec les figures parentales. Ainsi, même lorsque ces figures deviennent source de traumatisme, il peut subsister des sentiments d'attachement et d'amour.


Les mécanismes psychologiques sous-jacents


  • Le phénomène du trauma bonding : Ce terme, popularisé par le psychiatre américain Patrick Carnes, désigne une forme de lien émotionnel intense qui se développe entre une victime et son agresseur, particulièrement dans des contextes où le pouvoir est asymétrique et où des violences physiques, psychologiques ou sexuelles sont présentes. La victime devient émotionnellement dépendante de l’agresseur, surtout lorsque l’agresseur alterne entre moments d’abus et moments d’affection.


  • Le rôle de la dissociation : Une des réponses psychologiques à l’inceste est la dissociation, un mécanisme de défense qui permet de « couper » les émotions lors des moments les plus traumatisants. Cela peut laisser place à un attachement contradictoire, où l’amour et la haine coexistent.


  • Le concept d'identification à l'agresseur (Anna Freud) : Dans certains cas, la victime peut développer une forme de loyauté ou d’attachement à son agresseur comme stratégie de survie psychologique.


2. La culpabilité et la honte : des émotions difficiles à gérer


La honte et la culpabilité sont des sentiments omniprésents chez les victimes d’inceste. Ces émotions peuvent être exacerbées par l’amour ressenti pour l’agresseur, car elles créent un paradoxe : "Comment puis-je aimer quelqu’un qui m’a fait tant de mal ?"

Il est essentiel de rappeler que ces émotions sont des réponses naturelles à une situation anormale. La culpabilité provient souvent de la perception erronée que la victime aurait pu éviter l’abus ou qu'elle y a contribué, tandis que la honte est liée à l’idée que l’inceste révèle quelque chose de mauvais en elle-même.


3. Le processus de guérison : accepter et travailler sur ces sentiments


Le travail thérapeutique avec les victimes d’inceste doit inclure une attention particulière à ces émotions conflictuelles. Voici quelques approches fréquemment utilisées en psychothérapie pour aider à gérer l’ambivalence émotionnelle :


1. L’acceptation des émotions contradictoires

Dans un premier temps, il est crucial pour la victime de reconnaître et d’accepter l’existence de ces émotions. En thérapie, il est important de créer un espace sécurisé où la personne peut exprimer librement ses sentiments, même ceux qui semblent contradictoires. Le thérapeute peut alors aider la personne à comprendre que l’amour ressenti est une réponse normale aux dynamiques familiales et ne diminue en rien la gravité de l’abus subi.

2. La restructuration cognitive

L’objectif ici est de travailler sur les pensées irrationnelles qui entourent l’inceste et les sentiments envers l’agresseur. Par exemple, en thérapie cognitive et comportementale (TCC), on encourage la personne à déconstruire les idées erronées, telles que « je suis responsable de ce qui m'est arrivé » ou « aimer mon agresseur signifie que je l’excuse ».


3. Le travail sur la dissociation et la réintégration émotionnelle

Dans les cas où la dissociation est présente, il est important de travailler sur la réintégration des émotions dans la mémoire de l’expérience traumatique. Des approches comme l’EMDR (Eye Movement Desensitization and Reprocessing) peuvent aider à traiter les souvenirs traumatiques de manière plus intégrée, sans que la personne se sente submergée par ses émotions contradictoires.


4. La thérapie du pardon : une démarche délicate

Le pardon est un concept qui peut être abordé en psychothérapie, mais il ne doit en aucun cas être imposé ou encouragé prématurément. Le pardon, s'il intervient, ne concerne pas nécessairement l’agresseur, mais peut prendre la forme d’un pardon envers soi-même, pour avoir ressenti de l’amour ou pour avoir survécu à l’inceste. C’est un processus qui vise avant tout à libérer la victime de la haine ou du ressentiment qu’elle peut éprouver envers elle-même.*


4. Quelques références scientifiques pour approfondir la question


Plusieurs études et théories soutiennent les observations faites en thérapie.

  • Judith Herman, dans son ouvrage Trauma and Recovery (1992), explore comment les traumatismes, en particulier les traumatismes liés à des abus familiaux, affectent la psyché humaine. Elle décrit le phénomène d'attachement à l'agresseur comme une stratégie de survie complexe.

  • Patrick Carnes a développé le concept de trauma bonding dans le contexte des abus sexuels, démontrant comment l'intermittence entre affection et violence crée une dépendance émotionnelle toxique.

  • Anna Freud et son concept d’identification à l’agresseur explique pourquoi certaines victimes peuvent développer un attachement paradoxal envers ceux qui les maltraitent, une sorte de mécanisme de défense inconscient.



Conclusion


La gestion des sentiments ambivalents envers un agresseur incestueux est un défi majeur dans le parcours de guérison des victimes. Comprendre les mécanismes psychologiques à l'œuvre et s'autoriser à ressentir ces émotions contradictoires est essentiel pour avancer vers une reconstruction plus sereine. Grâce à des approches thérapeutiques adaptées et à une reconnaissance des processus internes, il est possible de dépasser cette ambivalence et d’amorcer un chemin de guérison où la victime peut se réapproprier son histoire et retrouver un sentiment de sécurité intérieure.


Si vous êtes concerné par cette problématique, n’hésitez pas à consulter un thérapeute spécialisé en traumatismes pour obtenir un soutien approprié dans votre parcours de reconstruction.


Références :

  • Herman, J. L. (1992). Trauma and Recovery: The Aftermath of Violence--From Domestic Abuse to Political Terror. Basic Books.

  • Carnes, P. (1997). The Betrayal Bond: Breaking Free of Exploitive Relationships. Health Communications, Inc.

  • Freud, A. (1936). The Ego and the Mechanisms of Defense.

 
 
 

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