top of page
Rechercher

Addictions, vagabondage et anesthésie du corps : quand la souffrance cherche un refuge

Par Dr. Angonin, thérapeute et docteure en neurosciences



Il m’arrive souvent d’écouter, en silence, des patients me parler de leur addiction comme on parlerait d’un compagnon de longue date. Parfois nuisible, souvent ambivalent, mais toujours présent. Qu’il s’agisse d’alcool, de nourriture, de travail, de sport à l’excès ou même de relations toxiques, l’addiction prend toute la place. Et ce n’est pas un hasard.


L’addiction comme stratégie de survie


Dans ma pratique, je ne vois pas l’addiction comme une pathologie en soi, mais comme une tentative – souvent brillante à sa manière – de survivre à une douleur émotionnelle ou physique. Une stratégie d’adaptation qui finit par devenir un piège.


Les neurosciences nous apprennent que les circuits du plaisir et de la récompense (notamment le système dopaminergique mésolimbique) sont fortement sollicités dans les comportements addictifs (Volkow et al., 2004). Ces circuits ne sont pas seulement là pour produire du plaisir. Ils nous aident à fuir l’angoisse, à anesthésier un corps en tension, un cœur en détresse.


Comme le décrit le Dr Gabor Maté dans In the Realm of Hungry Ghosts, les personnes souffrant d’addictions ne fuient pas une substance : elles fuient la douleur. Il écrit : "The question is not why the addiction, but why the pain."


Le vagabondage du mental : une fuite en avant


Le mental, lui, vagabonde. Il saute d’un objet à l’autre, d’une pensée à l’autre, d’une excitation à l’autre. C’est ce qu’on appelle parfois le "mode par défaut" du cerveau (Raichle et al., 2001), un réseau neuronal qui s’active lorsque nous ne sommes pas concentrés sur une tâche précise. Ce vagabondage est souvent source de ruminations, mais il devient aussi une stratégie d’évitement. Ne pas rester dans l’ici et maintenant, c’est éviter ce qui pourrait faire mal.


L’addiction devient alors un moyen de fixer le mental sur un objectif : obtenir la substance, consommer, soulager, recommencer. Le silence intérieur est trop bruyant.


Le corps anesthésié : ce lieu qu’on fuit


Chez de nombreux patients, le corps est vécu comme un lieu dangereux. Il garde en mémoire les traumas passés, les sensations d’impuissance, de honte, de violence. L’addiction agit alors comme un anesthésiant sensoriel. L’alcool engourdit, la nourriture réconforte, le sport intense épuise les sensations, les jeux vidéos ou les réseaux sociaux nous déconnectent du ressenti corporel.

Cette dissociation est bien connue dans les approches somatiques du trauma, comme celle de Peter Levine (Somatic Experiencing) ou de Bessel van der Kolk (Le corps n’oublie rien). Le corps parle, mais quand il a trop souffert, il se tait ou crie à travers des symptômes. L’addiction, souvent, vient mettre un couvercle sur ce tumulte.


Une approche intégrative et compatissante


Face à cela, il ne s’agit pas de juger ni de pathologiser. Il s’agit d’écouter, de comprendre, de créer un espace sécurisant. Une thérapie intégrative, qui mêle parole, travail corporel et pleine conscience, peut aider à revenir doucement dans son corps, à réconcilier le passé avec le présent, à redonner au patient le pouvoir d’exister autrement que dans la fuite.



L’addiction n’est pas une faiblesse. C’est une tentative. Et chaque tentative raconte une histoire. Mon rôle, en tant que thérapeute, est de l’écouter avec bienveillance, de l’accueillir sans la réduire, pour qu’un jour, peut-être, la personne n’ait plus besoin de fuir.



Références :

  • Volkow, N. D., Fowler, J. S., & Wang, G. J. (2004). The addicted human brain: insights from imaging studies. The Journal of Clinical Investigation, 111(10), 1444–1451.

  • Raichle, M. E., et al. (2001). A default mode of brain function. Proceedings of the National Academy of Sciences, 98(2), 676–682.

  • Maté, G. (2008). In the Realm of Hungry Ghosts: Close Encounters with Addiction. North Atlantic Books.

  • Van der Kolk, B. (2014). The Body Keeps the Score: Brain, Mind, and Body in the Healing of Trauma. Viking.

  • Levine, P. A. (1997). Waking the Tiger: Healing Trauma. North Atlantic Books.

 
 
 

Posts récents

Voir tout

Commentaires


Diane Angonin

132 rue François de Sourdis, 33000 bordeaux

06 87 54 01 38

  • Instagram
  • Facebook

© 2023 par Diane Angonin. Créé avec Wix.com

bottom of page